ll naît le 2 avril 1928, à Paris, de Joseph Ginsburg et d'Olia Bessman. D'origine russe, le couple a fui la révolution bolchevique de 1917 pour venir s'installer à Paris avec les difficultés que connaissent tous les immigrés...
Dès leur arrivée, Joseph gagne sa vie en jouant du piano dans les cabarets. Il connaît Gershwin, Chopin, Bach, Vivaldi, sur le bout des doigts, mais pour faire vivre sa famille il joue du jazz. Fou de musique classique, fou de peinture. Il ne rate aucun concert, aucune exposition.
Il intéresse ses enfants à ses passions, et Paris regorge de sorties plus intéressantes les unes que les autres.
Mais depuis sa fuite de Russie, il ne peint plus...
A ses heures perdues il rejoue ses classiques, c'est ce qui fera dire à Serge :
"Mes premiers souvenirs furent esthétiques et musicaux [...] Voilà déjà un prélude à ma formation musicale : le piano de mon père, je l'ai entendu chaque jour de ma vie, de zéro à vingt ans. C'est très important..."
Olia, est une mère, tendre et gaie, qui fait régner une douce harmonie et qui console souvent le petit Lucien lorsqu'il a reçu une correction paternelle. C'est que Joseph a parfois la cravache facile avec lui plus fréquemment qu'avec les filles.
La famille habite dans le 9ème arrondissement de Paris, rue Chaptal, là, Lucien apprend le piano avec son père.
En 1941, Lucien est en 5ème, il a 13 ans, Joseph, qui avait juré de ne plus jamais toucher un pinceau, l'emmène dans une académie de peinture à Montmartre, pour suivre les cours de deux vieux postimpressionnistes, Camoin, et Jean Puy. Quelques mois plus tard Lucien tombe gravement malade, il est atteint d'une péritonite tuberculeuse, mortelle à 99% à l'époque, et ne peut pas s'inscrire à la rentrée en 4ème, il faut l'envoyer à la campagne respirer le bon air, pour le soigner. Toute la famille part dans la Sarthe à Courgenard, lui y restera plusieurs mois seul et s'occupera en faisant quelques dessins.
A son retour, Joseph est allé chercher les 5 étoiles jaunes qu'ils accrocheront sans les coudre sur leurs manteaux. Se soustraire au port de l'étoile est très risqué, mais pas question pour les Ginsburg de se priver d'une sortie culturelle, Olia a donc inventé un astucieux stratagème pour les accrocher avec des épingles dissimulées, de manière à pouvoir les ôter le soir, et continuer à vivre normalement.
Mais on est en 42, les grandes rafles sémites sont dans l'air, à Paris Joseph est bientôt interdit de cabaret parce que juif, il doit alors partir en province chercher du travail, Olia reste seule avec les enfants. Cette séparation va durer 18 mois à l'issue desquels toute la famille finira par se retrouver réunie à Limoges, Lucien dans un internat au collège de Saint-Léonard de Noblat, et ses s½urs cachées dans un autre pensionnat religieux.
En septembre 42 il se retrouve inscrit en 3ème, sa passion pour le Dessin et la Peinture commence à grandir, fâché avec les maths, il s'intéresse au latin et découvre avec délectation le récit de la conquête des Gaules par Jules César et les Poésies de Catulle.
Il apprend l'art du sonnet, l'une des formes poétiques les plus parfaites - il s'y essayera d'ailleurs sur l'album Histoire de Melody Nelson en 1971. C'est alors que son désintérêt pour le lycée croit à mesure que grandit sa passion pour le dessin et la peinture.
Les résultats scolaires de Lucien à partir de la 1ère deviennent désastreux. Ainsi, malgré la peine et la déception causée à ses parents, il ne passera jamais son bac, à 17 ans il interrompt ses études, et probablement sous la douce et ferme pression de maman Olia, il s'inscrit en Archi aux Beaux Arts...
Mais au bout de deux ans, complètement largué en math, il abandonne l'archi et se consacre à la peinture. Il peint dans sa chambre mansardée, toujours à la recherche de la perfection, jamais satisfait de lui-même. Ses modèles sont Bonnard, Cézanne, André Lhote, Delacroix, Le Titien, Géricault, et surtout Courbet. Il apprécie les couleurs claires, très estompées.
Sa peinture est fine et vaporeuse. Pour se faire quelques sous il gratte la guitare le samedi soir, dans les bals, les dancings, les noces, il est très influencé par Django Reinhardt.
Au printemps 47, à l'académie Léger, il rencontre celle qu'il épousera en 1951, Elisabeth Levitsky. Elle est belle sophistiquée, mannequin de mode, fille d'aristocrates russes immigrés.
Le fantassin de deuxième classe Ginsburg a du mal a supporter la discipline militaire. Pour avoir fait le mur et désobéi il se retrouve en prison pendant trois mois. Cet appel sous les drapeaux en novembre 1948 lui donne l'occasion de prendre goût aux vertus décomplexantes et dés-inhibitrices de l'alcool mais il connaîtra là de grands moments de désespoir, ne supportant pas la promiscuité il songe à déserter et souffre de cet univers clos et rustique.
Enfin le 14 novembre 1949 le calvaire s'achève, fin du service militaire, retour à la vie civile et à la peinture, la dèche est permanente. Il en bave, mais il est amoureux et il peint.
Il reprend les concerts avec sa guitare :
"Mon père voulait que je continue la peinture. Seulement un jour, il me dit: "C'est bien joli tout ça, mais il faut maintenant que tu gagnes ta vie". Alors je me suis mis un peu à bosser la guitare sèche. [...]
Mon père me trouvait ce qu'on appelait des cachets".
Il abandonne peu à peu ses pinceaux :
"La peinture m'a marqué. J'avais trouvé là un art majeur qui m'équilibrait intellectuellement. La chanson et la gloire m'ont déséquilibré. J'étais heureux avec la peinture, [je m'en veux tant] d'avoir eu la lâcheté d'abandonner...[...] J'étais quand même assez doué, on m'avait prédit une carrière fulgurante en peinture et je n'y croyais pas. Je détruisais mes toiles, je n'ai plus rien... Mon regret c'est de ne pas avoir vécu les époques surréaliste et dadaïste, c'était trop tard...".
Ses premières chansons, Serge les composera vers l'age de 22 ans quand il occupe la fonction "d'éducateur" pour les enfants juifs et les jeunes rescapés des camps nazis, au centre de Champsfleur. Venu là dans un but purement alimentaire, il se prend au jeu, fait dessiner les enfants, leur fait des tours de magie, s'occupe de la chorale, il se montre doué pour captiver les jeunes pensionnaires. Il organise des veillées où il s'accompagne à la guitare et chante des chansons qu'il a lui-même composées.
En 1952 il recommence le circuit des boites et des bals, il s'éloigne de la peinture, se fait du "blé" en coloriant des photos noir et blanc pour les entrées de cinéma (1 Franc la photo) et peint des fleurs sur les meubles anciens pour en faire de faux Louis XIII...
Joseph voit tous ses espoirs s'effondrer.
Pendant les vacances de Pâques 1954 il est engagé comme pianiste d'ambiance au Touquet, il verra son contrat renouvelé l'année suivante. C'est là qu'il rencontrera son futur arrangeur, Alain Goraguer.
En septembre il est embauché au cabaret Madame Arthur (cabaret fameux pour ses travestis) comme pianiste et chef d'orchestre puis son père lui décroche un autre engagement au Milord l'Arsouille.
Un soir, il y rencontre Boris Vian :
"C'est en l'entendant que je me suis dit : je peux faire quelque chose de cet art mineur ?".
"Je pense que Serge et Boris sont frères quelque part : une même violence, une même retenue, un même mystère. Frères dans la dérision, la cruauté et la tendresse." dira Juliette Greco.
"Ce coup là, je change de nom. Lucien commençait à me gonfler, je voyais partout "Chez Lucien coiffeur pour hommes", "Lucien, coiffeur pour dames". [...] Sur le moment, Serge m'a paru bien, ça sonnait russe; quant au 'a' et au 'o' rajoutés à Ginsburg, c'est en souvenir de ces profs de lycée qui écorchaient mon nom...".
Il ne supportait plus son prénom, mais ne voulait pas pour autant renié ses origines, finalement il opte pour "Serge" (comme Serge Diaghilev, Serge Lifar), mais il conserve une grande similitude pour son nom, dans le but plus ou moins inconscient de ne trahir ses parents qu'à demi.
"J'ai l'âme d'un déraciné slave enraciné ailleurs".
Son mariage avec Elisabeth bat de l'aile, malgré sa timidité persistante et son physique peu avantageux Serge ne pense qu'aux femmes et sait les séduire. Durant l'année 56 le couple se délite, et le divorce à l'amiable sera prononcé le 9 octobre 1957.
En juin 1956 la lente métamorphose en Serge Gainsbourg se concrétise par la déclaration à la SACEM de 4 titres, sous le nom de Julien Gris, qui révèlent - enfin - un talent vraiment original :
Mes petites odalisques
La jambe de bois
Le poinçonneur des Lilas
La cigale et la fourmi
"Qu'on ne me confonde pas avec les autres chanteurs !" dira Serge dès ses débuts...
Il compose pour Michèle Arnaud dont il est très amoureux :
"Elle a été une des chances de ma vie, elle a eu l'intelligence de percevoir en moi un style nouveau."
Mais elle ne retient qu'une chanson : Ronsard 58. Enfin, en décembre 57, mort de trac, poussé par Francis Claude, il monte sur la scène du Milord et chante Le poinçonneur.
"C'était extraordinaire, il avait ce tremblement léger, il avait l'attitude de celui qui est en communication prophétique avec quelque chose, en fait il était en communication avec lui, pas avec le public". (Jacques Lasry).
Le 10 juin 1958, Serge enregistre en studio avec Alain Goraguer et son ensemble :
La jambe de bois, Douze belles dans la peau et Le charleston des déménageurs de piano ;
en juillet, il fait sa deuxième télé, invité par Jacqueline Joubert ; en septembre sort son premier 25 cm sur le verso duquel figure un texte élogieux de Marcel Aymé : [...] il chante l'alcool, les filles, l'adultère, les voitures qui vont vite, la pauvreté, les métiers tristes.
Ses chansons inspirées par l'expérience d'une jeunesse que la vie n'a pas favorisée, ont un accent de mélancolie, d'amertume, et souvent la dureté d'un constat. Elles se chantent sur une musique un peu avare où, selon la mode de notre temps, le souci du rythme efface la mélodie. [...]
Un autre supporter influent s'exprime pour la 2ème fois dans le Canard enchaîné, dans un article dithyrambique : Boris Vian.
"A la parution de cet article, ma première réaction a été de prendre une gomme et de voir si mon nom pouvait s'effacer... Je l'ai fait parce que je n'en croyais pas mes yeux, j'étais un peu con !" avouera Serge.
A la même époque il se lie avec Françoise-Antoinette Pancrazzi (appelée "Béatrice" par ses amis) qu'il épousera en 1964 et dont il divorcera en 1966. De leur union vont naître Natacha (en 1964) "Totote", "Naufragée, survivante et captive d'un amour brisé" disait-il et Paul (alias Vania) en 1968, conçu pendant une brève période de réconciliation.
1959 est marquée par sa rencontre avec Boris Vian et Juliette Gréco. A propos de sa laideur, elle dira de lui :
"Moi, à l'époque je disais qu'il était beau. Je le trouvais beau. Ce qui m'a plu dans ses chansons, c'est lui.C'est un homme passionnant, séduisant, d'une grande tendresse. [...] Il a eu une revanche exemplaire qu'il méritait grandement. Mais il en est quand même mort, de ce non-amour de départ".
Elle s'intéresse à ses compositions et se trouve désignée pour lui remettre le grand prix du disque de l'Académie Charles Cros, le 14 mars. Malgré cette distinction, et l'enregistrement d'un deuxième album chez Philips, le succès se fait attendre.
A partir de Mars il entame une tournée en province et en Italie, toujours avec "Opus 109", qui sera un bide complet. Ses compagnons, Brel, Béart, Simone Langlois découvriront Rome, Florence, et l'histoire de la peinture, grâce à lui, guidés par son érudition, et sa passion pour cet art "majeur".
Au printemps il enregistre son 2ème album, Claqueur de doigt, avec Alain Goraguer et son orchestre. Sur la pochette, on le voit prêt à tout, avec à portée de main, un bouquet de roses et un pistolet.
"Celles à qui plairont mes chansons je leur envoie des fleurs, dans le cas inverse je fais marcher le pétard", précisent les notes de pochette, et le succès se fait attendre...
D'autant que Boris Vian, mort brutalement en 59 à l'age de 39 ans, n'est plus là pour le défendre. Le journal La France se plaint :
"Il a une voix agressive. Serge Gainsbourg est né sous le signe du bélier, toutes ses chansons attaquent, étonnent, scandalisent, font mal. [...] (il) chante non pour le public mais contre le public".
En septembre Gainsbourg croise Brigitte Bardot en participant au tournage du film : Voulez-vous danser avec moi ? Il avait été choisi pour son physique grâce à la pochette de son disque.
"Il était dans le film exactement comme dans la vie. Même attitude, même manière de parler : son personnage un peu flou et dégingandé convenait tout à fait à ce qu'on cherchait".
(Jacques Poitrenaud)
Son premier succès L'eau à la bouche sort en janvier 1960 avec 100.000 exemplaires vendus.
Il n'abandonne pas pour autant le circuit des cabarets, son vieil ami Jacob Pakciarz décrit son comportement scénique avec une grande attention :
"Serge commence à chanter et par moments j'ai l'impression qu'il devient aphasique.
Je m'en faisais pour lui parce que je l'aimais bien... Dans son tour de chant, il y avait des blancs, des temps morts, comme nous en avons tous, mais un peu trop lourds, un peu trop lents, et je m'angoissais, je me demandais : "Mais est-ce qu'il va continuer ?"
Toute la nature de Serge est dans ces silences, je revoyais Lucien, le garçon que j'avais connu quand il avait vingt ans, à l'académie Montmartre, à qui il fallait arracher trois mots dans la journée. Ce style chuchoté, ce volume de voix à minima et à la limite du non-dit...
Toute sa nature psychopathologique est là, dans ce désir de s'exprimer mais en retenant les choses, et en les lâchant par bribes, comme s'il concédait sa parole, du bout des lèvres, par opposition aux voix viscérales qui viennent des tripes et qui sont très populaires".
Heureusement on commence à l'apercevoir à la télévision de temps en temps.
L'Etonnant Serge Gainsbourg, son troisième album sort au printemps 1961. (En relisant ta lettre, Viva Villa...).
Il n'a pas encore trouvé son style, n'a pas fidélisé un public contrairement à Brel ou Brassens, il est de plus en plus malheureux de chanter dans un cabaret où les gens l'écoutent distraitement tout en buvant et mangeant. D'autant qu'en plus de chanter il lit des textes de Bossuet sur scène.
Son quatrième album, N°4, sort au printemps 1962 et se vend si mal, qu'il songe sérieusement à abandonner le métier. Pourtant il vient de signer une des plus belles chansons de son répertoire : La javanaise inspirée par Juliette Greco et composée pour elle après avoir passé une soirée chez elle à écouter de la musique classique, jusqu'aux aurores, et à boire de grands vins.
Le lendemain elle avait reçu un magnifique bouquet d'orchidées accompagné d'un petit mot lui annonçant qu'il venait de lui écrire une chanson inspirée par cette soirée.
"Il est arrivé chez moi, me l'a joué au piano et je suis tombée... C'était magnifique, qui ne serait pas bouleversé par ça ?
C'était tellement proche de moi, c'était nous aussi. Et je sais très bien pourquoi il l'a écrite. Mais c'est mon affaire, c'est secret !".
(Juliette Greco)
En novembre 62, Brigitte Bardot se lance dans la chanson et lui demande d'écrire un titre pour son premier E.P., puis un autre pour son 1er album, il lui offrira : Appareil à sous, Je me donne à qui me plait, un titre écrit sur mesure !
Plus tard il tentera de la rappeler, sans succès, mais elle avait changé de ligne, et du coup elle lui inspira ces quelque vers, chanté par Isabelle Aubret au grand prix de l'Eurovision :
Il n'y a plus d'abonnés au numéro que vous avez demandé
Vous qui m'avez laissé tomber
A quoi vous sert de me relever
Dans l'annuaire adieu adieu ne vous déplaise
Les réclamations c'est le treize
En fait, il souffre d'être différent, de n'appartenir ni au mouvement yéyé, symbolisé par Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Claude François, Françoise Hardy, Richard Anthony... ni au rock américain dont s'inspirent Les Chaussettes Noires ou Les Chats Sauvages. Il ne trouve pas sa place et sa maison de disque ne se prive pas de le lui dire! Philips lui reproche de ne pas être "dans le vent" s'ensuivent 6 mois de dépression pendant lesquels il ne pourra plus écrire une seule ligne.
Et pourtant dans un Discorama de juin 63, Serge va ignorer cette déferlante yé-yé et reprendre confiance en lui :
"La nouvelle vague, je dirai d'abord que c'est moi. Nouvelle vague veut dire qui est à l'avant- garde de la chanson.[...] Je ne tiens pas à mettre des "y" dans mon pseudonyme. [...] ... Mais ça ne me dérange pas. Je pratique un autre métier, ça (les yé-yé) c'est de la chanson américaine. De la chanson américaine sous-titrée. Moi c'est la chanson française.
La chanson française n'est pas morte, elle doit aller de l'avant et ne pas être à la remorque de l'Amérique. Et prendre des thèmes modernes. Il faut chanter le béton, les tracteurs, le téléphone, l'ascenseur... Pas seulement raconter, surtout quand on a dix huit ans qu'on se laisse, qu'on s'est quittés...
J'ai pris la femme du copain, la petite amie du voisin... ça marchera pas. Il n'y a pas que ça dans la vie quand même.
Dans la vie moderne il y a tout un langage à inventer. Un langage autant musical que de mots. Tout un monde à créer, tout est à faire. La chanson française est à faire. Il faut plaire aux femmes d'abord puisque c'est la femme qui applaudit et le mari suit".
Amoureux, Serge doit l'être puisqu'il convole en justes noces, le 5 janvier 1964 avec une femme d'une grande beauté, Françoise Antoinette Pancrazzi, dite Béatrice.
"Avant le mariage on avait vécu à la colle et tout baignait : après, les choses ont commencé à virer au vinaigre : elle n'acceptait pas ce métier de rencontres...".
Au retour de son voyage de noces Serge entame la promo de son album charnière, au style épuré et dépouillé. Mais les ventes ne vont pas dépasser les 1.500 exemplaires.
Lassé de ne pouvoir s'adresser qu'à une élite, qu'à un public restreint, il veut à 36 ans, gagner de l'argent :
"Maintenant, j'ai décidé de me lancer dans l'alimentaire, c'est le dernier disque que je fais avant de m'acheter une Rolls".
Pourtant Serge reprend une série de concerts en vedette, au Milord l'Arsouille. Dans Le Monde, Claude Sarraute écrit :
"Plus aphone, plus détaché que nature, (il) lance comme perles aux cochons quelques-unes de ses considérations sur l'amour".
Jean Paget dans Combat :
"Gainsbourg cisèle. C'est le poète du franglais. [...] Un rêveur caustique. [...]
La courtoisie du mépris. Et tout aussitôt, comme pour s'en excuser, une manière charmeuse de distiller la tendresse avec la suprême indifférence du dandy".
Serge lui même confirme :
"Lorsque je chante, je crache un peu à la figure des gens [...] je trouve que les applaudissements, c'est démodé. Je n'arrive pas à me départir d'une certaine pudeur. [...] Je suis plutôt maladroit de ma personne".
A un magazine télé, Serge balance "je veux être célèbre en 65 !" et la consécration intervient avec la chanson du gala de l'Eurovision Poupée de cire poupée de son interprétée par France Gall et écrite à l'instigation de Gilbert et Maritie Carpentier. Le poète maudit aux ventes confidentielles n'a plus d'état d'âme :
"J'ai retourné ma veste parce que je me suis aperçu que la doublure était en vison !" confie t-il à Denise Glaser.
Cette année 65 va marquer un tournant dans sa carrière, les commandes affluent de toutes parts, Michèle Arnaud, Mireille Darc, Serge Reggiani, Anna Karina, Jean-Claude Brialy... Les femmes en particulier le sollicitent :
"Elles me veulent toutes, ce sont elles qui demandent, moi je n'oserais pas, je suis trop timide" assure-il.
Il poursuit ses activités cinématographiques (Le jardinier d'Argenteuil, avec Jean Gabin, Estouffade à la Caraïbe avec Jean Seberg).
Et c'est en mai 1966 que France Gall chante Les sucettes, un succès qui fera couler beaucoup d'encre, et que la jeune chanteuse, chantera en toute innocence.
Depuis deux ans Serge n'a plus tourné aucun film ... La promiscuité des petites comédiennes lui est strictement interdite. Jalousie toujours...
Séducteur infatigable à 37 ans, il étouffe. Une ultime dispute survenue à la suite du tournage d'un portrait intitulé Gainsbourg tel quel aura raison du couple.
Après avoir évité de justesse un pot de confiture qu'elle lui avait envoyé en pleine tête, Gainsbourg raconte :
"J'ai pris ma carte d'identité et mon livret militaire et je suis parti, sans rien emporter d'autre. Dans un premier temps je suis allé dans les grands hôtels et j'ai occupé mes soirées, sans qu'il soit question d'idylles, j'insiste [...]".
En 1966 Serge divorce de Béatrice puis se remet en ménage avec elle alors même que le divorce vient d'être prononcé.
Il passe l'été 1967 à Belle-Île-en-Mer avec Béatrice et Natacha.
Son nouveau super-45 tours est publié en janvier 1966, dès le mois de mars il va se retrouver en tête des hit parades, Serge obtient enfin le succès et bénéficie du coup d'une certaine idolâtrie :
"J'étais un séducteur frénétique à ce moment-là : les filles faisaient la queue, si j'ose dire.
C'est tout juste si elles ne se couchaient pas sur le pas de la porte en attendant leur tour. Certains jours j'en avais ras le cul et je décidais de ne recevoir personne : j'allais m'acheter des boîtes de conserve que je me réchauffais, je m'installais devant ma petite table portable et je me disais :
"Enfin ! plus de gonzesses !".
Deux jours plus tard, je recommençais".
C'est le 12 avril de cette même année que le photographe Jean-Marie Perrier met en scène la fameuse "photo du siècle" pour le magazine Salut les copains en réunissant 47 vedettes de la génération yé-yé, dont Gainsbourg.
Dans un collector sorti à cette occasion, on apprendra que la boisson préférée de Gainsbourg est le Bourbon au ginger ale, son hobby, les filles, son peintre favori Paul Klee, ses musiciens, James Brown et Igor Stravinsky, qu'il aime lire Nabokov.
En mai Serge participe au nouveau Sacha Show, il compose pour Michèle Arnaud et pour son fils Dominique Walter, pour Mireille Darc et pour Serge Reggiani (un album exclusivement consacré à Boris Vian) et une comédie musicale Anna qui ne fut rediffusée à la télévision qu'en 1990.
"C'est à cette époque-là que j'ai battu mon record d'insomnies voulues, dit-il, je n'ai pas dormi pendant huit jours. La nuit je composais la musique de ce qui allait être enregistré le lendemain. Le matin j'étais aux sessions en studio et l'après-midi je tournais [...] Après ça, j'ai dormi 48 h non-stop".
Mais une grande rencontre l'attend, une rencontre qui marquera sa vie à jamais... Elle est belle, sublime, sensuelle, admirée et... mariée au milliardaire Gunther Sachs.
Début octobre, Brigitte Bardot enregistre deux titres qu'il a composés pour elle Harley Davidson et Contact.
"Je n'osais pas chanter devant lui, il y avait quelque chose dans sa façon de me regarder qui me bloquait. Une sorte de timide insolence, une sorte d'attente, avec un zeste de supériorité humble, des contrastes étranges, un ½il moqueur dans un visage extrêmement triste, un humour froid, les larmes aux yeux".
Ils enregistrent les deux titres le 19 et vont souper ensemble dans un petit restaurant de Montmartre...
Elle fait le premier pas... il en tombe fou amoureux...
"Ses yeux rejoignirent les miens et ne les quittèrent plus : nous étions seuls au monde! [...] De cette minute qui dura des siècles et qui dure encore, je ne quittai plus Serge, qui ne me quitta jamais" écrit Brigitte dans sa biographie Initiales B.B.
En fin d'année le couple enregistre Je t'aime moi non plus.
"On a fait ça en deux heures, pas plus. Il régnait dans le studio une ambiance d'amour extraordinaire, ils s'aimaient pour de vrai, c'était pas un flirt à la con, c'était très fort" dira Claude Dejacques.
Mais Brigitte se fait rappeler à l'ordre par son mari et par Madame Olga, elle prend peur, et demande à Serge d'arrêter la sortie d'une chanson qui déchaîne déjà la presse à scandale. Leur passion sera aussi intense que brève, Serge en sort accablé, détruit, suicidaire.
"C'est comme une corde de guitare qui se brise, c'est très dangereux. Moi ça m'a balafré, c'était hyper speedé et assez court [...] Brisure nette. Cette fille-là m'a marqué au fer rouge. Rien à ajouter".
"C'est parce que cet amour fut brisé qu'il fut si intense. Nous avions échappé au quotidien, à l'habitude, aux scènes, qui détériorent au fil du temps les passions les plus folles. Je n'ai avec Serge que des souvenirs sublimes de beauté, d'amour, d'humour de folie". conclue Brigitte.
Il est très déprimé, très affecté, voire suicidaire. Il se retranche dans son pavillon de la rue de Verneuil, mais il s'affiche rapidement avec de jolies femmes et pousse le cynisme jusqu'à tenir un carnet dans lequel il leur attribue une note. Il ne s'attache à aucune. Il tourne aussi beaucoup pour le cinéma. C'est en tournant les essais pour le film de Pierre Grimblat, Slogan que Serge rencontre celle qui va désormais marquer sa vie professionnelle et personnelle, Jane Birkin.
Elle a alors 20 ans, un bébé sur les bras, Kate, et vient de divorcer de John Barry, compositeur oscarisé.
La prise de contact se passe très mal, Serge lui reproche de ne pas savoir parler un mot de français, elle se met à pleurer, il attendait Marisa Berenson pour lui donner la réplique, peut-être pour la séduire aussi, et il se retrouve face à une gamine inconnue!
En peu de temps ils vont s'apprivoiser pour ne plus se quitter pendant près de douze ans.
En aout, Jane part à Saint-Tropez pour le deuxième rôle féminin du film La Piscine, avec Maurice Ronet, Alain Delon, et Romy Schneider.
Jane Birkin :
"Serge était jaloux de Delon, il le trouvait trop beau ! A Nice il a réussi à louer une voiture quatre fois plus grande que celle d'Alain.[...] Dans cette énorme limousine, très flash, on était obligés de pendre les couches de ma fille Kate, et puis il y avait le landau et la nurse, et Serge gémissait : "Ma belle voiture ! on dirait une caravane arabe ! ...""
Françoise Hardy attend Serge à Paris pour travailler avec lui, après lui avoir écrit le texte magnifique de L'anamour Serge accepte de mettre ses mots sur une musique composée par un autre, ça sera l'énorme tube du tout début 1969 : Comment te dire adieu.
Ils partent au Népal tourner un film pour Cayatte: Les chemins de Katmandou. A leur retour ils s'installent au 5 bis rue de Verneuil, avec Kate Bary, la première fille de Jane, dans cette maison noire du haut en bas, véritable musée imaginaire, fouillis d'objets hétéroclites et précieux.
A la fin de l'année 1968 ils enregistrent ensemble, à Londres au studio Chappell, une nouvelle version du sulfureux Je t'aime moi non plus. Cette fois, le disque est commercialisé et la version de Gainsbourg-Birkin devient célébrissime, elle fait le tour des discothèques d'Europe et d'outre Atlantique.. Cependant, de nombreux pays interdisent le titre et Gainsbourg lui-même décide de le retirer du premier album qu'il sort avec sa nouvelle compagne.
Serge et Jane deviennent un couple hautement médiatique, une période riche et heureuse commence enfin pour lui qui reprend goût à la vie et à la création. Il se consacre à sa vie personnelle stabilisée, et suit sa compagne sur la plupart de ses tournages.
Dans son autobiographie, Brigitte résume ainsi ses sentiments, a propos de Je t'aime moi non plus :
"Je crus mourir lorsque j'entendis, un peu plus tard, l'enregistrement de cette chanson interprétée par Serge et Jane. Mais c'était dans l'ordre des choses! Je n'en voulu jamais ni à l'un ni à l'autre. Au contraire je m'en voulus à moi, de ma lâcheté, de mon manque de décision, de ma façon de croire que tout m'était dû, du mal que j'ai pu faire inconsciemment et qui me retombait, comme un pavé sur le c½ur".
L'année 69 est surtout marquée par le scandale provoqué par la sortie du disque Je t'aime moi non plus. Son succès est renforcé par son interdiction.
Au 8 septembre 1969, grâce aux Night-club, il s'est vendu 780.000 exemplaires de 45 tours, un mois plus tard, grâce à la censure, le chiffre d'un million et demi de 45 tours est dépassé... On estime que la chanson rapporte dans les mois qui suivent plus de 2 millions de francs à Serge et 1 million à Jane.
Dès l'arrivée de Jane, son travail pour d'autres interprètes (féminines), et pour lui-même, se ralentit. Gainsbourg préfère se consacrer à sa vie personnelle stabilisée, et suit sa compagne sur la plupart de ses tournages. Il se consacre beaucoup à Kate, qu'il élève comme sa fille, et à ses parents...
Il semble être en panne d'inspiration, en fait il veut frapper fort, bluffer Jane, il ne "pouvait plus rester un auteur de chansonnettes" c'est pourquoi il compose Histoire de Melody Nelson qu'il définit comme "une vraie comédie musicale symphonique", album entièrement conçu autour de Jane Birkin, et arrangé par Jean-Claude Vannier.
Il rentre en studio pour l'enregistrer en janvier 1971.
A l'instar de Léo Férré et de Gérard Manset Serge crée un "concept-album", principe novateur d'un fil conducteur reliant tous les morceaux, jugé par la critique comme un album majeur, et qui influencera durablement de nombreux musiciens.
Le 22 avril 1971, Joseph Ginsburg meurt brutalement.
"Avec mon père, j'ai peut- être raté un ami. C'était un garçon timide et moi aussi. Pourtant il a été présent à tous les carrefours importants dans ma vie : les Beaux-Arts, le Touquet, le Milord l'Arsouille, la rue de Verneuil... [...].
Un jour il s'était plaint : "A quoi nous sert ta célébrité si on ne te voit plus ? ...
"Je ne l'oublierai jamais ! [...] Après sa mort, j'ai découvert qu'il gardait toutes les coupures de presse où l'on parlait de moi".
Le 21 juillet 71 Charlotte fait son entrée dans le monde, dans une clinique londonienne. Serge est fou de joie.
"Cette nuit-là, j'ai touché le bonheur du doigt. Les hommes font l'amour, les mères le miracle". affirme t-il.
Les interprètes continuent de se succéder : Régine, Zizi Jeanmaire, Juliette Gréco, Françoise Hardy. En fin d'année il tente de lancer La décadanse dans les discothèques parisiennes et cannoises, l'idée ne séduit pas et la presse le taxe de mauvais goût.
Serge est déçu des résultats de ses deux derniers disques, en avril 1972, il accepte un petit boulot de commande, une chanson publicitaire pour le parfumeur Caron dont les spots passent sur Europe n°1 et Radio Monte-Carlo. Il ne tourne plus au cinéma.
En mai, il se remet à composer des chansons -sketches pour un Top à... consacré à Sylvie Vartan. Serge et Jane sont les invités de Gilbert et Maritie Carpentier.
En trio ils interprètent Les filles n'ont aucun dégoût.
Pour France Gall il compose Frankenstein et Les petits ballons dont France dira :
"Les textes étaient parfaits mais ce n'était pas ce que j'attendais. Je n'étais pas heureuse de les enregistrer. C'est là que je me suis rendue compte qu'il avait dit tout ce qu'il avait à dire avec moi. En fait il ne m'a jamais connue.
Ce qui l'intéressait c'est ce qu'il projetait sur moi".
A la rentrée il se sépare de Vannier et compose le premier album consacré à Jane Di Doo Dah il joue avec sa voix :
"Le merveilleux avec Jane [...] consistait en sa faiblesse : sa voix n'était pas dirigeable. Elle ne pouvait pas prétendre à la diriger. Ce qu'elle pouvait faire de mieux, c'était de travailler sans forcer sa nature.
Elle n'a jamais su faire qu'une chose : s'exprimer à fleur de gorge. C'est pour cela qu'elle flanque la chair de poule aux mômes des lycées. Chaque fois qu'elle ouvre la bouche, nous éprouvons la sensation qu'elle doit défendre sa peau contre un maniaque ou un criminel".
Il collabore pour la première fois avec Jacques Dutronc. Il ne vend pas énormément de disques mais demeure une référence de la chanson française. La jeunesse est séduite par son ton et son allure provocatrice, sous l'influence de Jane, son look change, il adopte définitivement cette "barbe de trois jours", cette allure désinvolte, de buveur et de fêtard.
Le 15 mai 1973, il a 45 ans, Serge bénéficie de son premier sursis, première crise cardiaque :
"Si elle est irréversible, (la maladie) je ne supporte pas. Je n'aime pas l'univers carcéral des hôpitaux et cliniques de luxe. Je me démerderai pour abréger l'affaire."
Mais vous savez bien que "l'homme est le seul animal sur cette terre qui sait qu'il va mourir et j'ai eu pas mal de sursis dans ma vie".
Il parvient à s'abstenir d'alcool et de tabac pendant les six à huit semaines qui suivent son hospitalisation... pas plus. Sent-il que l'étau ne va pas tarder à se resserrer?
Dans un entretien accordé à Michel Lancelot au mois de septembre, il fait le point :
"Quand tout va mal il faut chanter l'amour, le bel amour et quand tout va bien chantons les ruptures et les atrocités. Elle est la fille que j'attendais. Ça ne s'est pas su comme ça au départ, il y a eu une mutation en moi. Je pense qu'elle est la dernière, si elle me quitte... J'aime cette fille, je peux le dire, j'ai jamais dit ça de personne. [...] J'avais quelques amis, j'en aurai un peu moins. Je deviens un peu plus difficile. J'étais déjà misogyne, je deviens misanthrope. Vous voyez, il ne me reste pas grand chose, mais il me reste des choses essentielles comme mes enfants, ma femme et la création. Ça continue. Avec l'esprit plus lucide et les mains qui ne tremblent plus, enfin presque plus. L'apport de l'alcool et du tabac sur l'intellect, pour moi, c'était très nocif. J'étais tellement saturé que je restais des nuits entières sans rien trouver. J'allais assez vite... donc j'ai vu beaucoup de paysages défiler mais j'ai accroché un platane, alors maintenant je sais que je suis légèrement blessé au c½ur, j'espère que c'est pas très grave, que je pourrai survivre".
Fin septembre, il enregistre Vu de l'exterieur :
"je voulais être destroy sur la chanson d'amour mais en filigrane on comprend que la petite, je l'aime... je n'ose pas le dire parce que je suis un garçon extrêmement décent. En fait je suis indécent par ma décence".
En avril 1974, pour la première et dernière fois de sa vie, Serge appose sa signature sur un appel à voter pour un candidat, en l'occurrence : Giscard d'Estaing.
"Si j'ai soutenu Giscard, dira-t-il un an plus tard, c'est pour des raisons avouables. Je n'ai aucune sympathie pour Mitterrand. Il s'est mouillé dans le passé dans des positions trop équivoques [...] Depuis longtemps, j'avais repéré Giscard d'Estaing comme un homme intègre et brillant. C'est tout... Je dois ajouter qu'il y avait pas mal de provocation volontaire dans mon choix, chose que je n'avais plus faite depuis longtemps".
Puis il avouera plus tard : "Ben... j'ai fait une connerie. Je trouvais que Giscard était un bon ministre des Finances, un très bon lieutenant-colonel. Il s'est avéré qu'il était un piètre général".
L'année 1975 est l'année des changements. Serge se trouve un nouveau producteur : Philippe Lerichomme, et un arrangeur talentueux : Jean- Pierre Sabar (complice d'Hugues Aufray, de Françoise Hardy, et de Claude François).
Pour les paroles il s'adresse à... Philippe Labro (grand reporter, cinéaste et parolier).
En septembre 75, près d'Uzès, dans le Gard, commence le tournage de Je t'aime moi non plus.
Un drame intimiste entre trois êtres, deux homosexuels, Krass violent et taciturne, Padovan, efféminé du genre venimeux, et Johnny petite anglaise androgyne. C'est un film sensible esthétique sur le désespoir, la passion, la mélancolie, la tendresse sans illusion, la désespérance, un film qui met Jane dans des situations difficiles, poussée au bout de l'exaspération des sentiments, au bout d'elle-même...
Ce film suscite le scandale dès sa sortie, tout comme l'avait fait l'album Rock Around The Bunker quelques mois plus tôt, rares sont les journalistes à apprécier ce travail à sa mesure, tels Robert Chazal (France-Soir) Henri Chapier, Pierre Tchernia et François Truffaut.
Du coup Je t'aime moi non plus plafonne à 150.000 entrées sur Paris à sa sortie, et ne connaîtra de véritable audience que dans le circuit vidéo, alors que le magazine américain Variety, en mars 1976 le considère comme un "classique des années 70 !"
Malgré les louanges de Truffaut pour son film, et le sentiment de fierté artistique qu'il en tire, Serge se sent mal, il est cruellement déçu par les critiques que rencontre son film, ses derniers disques n'ont pas marché autant qu'il l'espérait... c'est pourquoi il accepte de tourner des films publicitaires sur la proposition de Jacques Séguéla. (avec Brigitte Fossey, Jane Birkin, Marlène Jobert).
A la mi-août 76 il met en boite, à Londres, la musique de L'homme à tête de chou, inspiré d'une sculpture de Claude Lalanne qu'il avait acheté quelques années plus tôt.
"J'ai croisé "l'homme à tête de chou" à la vitrine d'une galerie d'art contemporain. Quinze fois je suis revenu sur mes pas, puis sous hypnose, j'ai poussé la porte, payé cash et l'ai fait livrer à mon domicile. Au début il m'a fait la gueule, ensuite il s'est dégelé et m'a raconté son histoire..."
L'album sort en novembre 76 et remporte immédiatement un vif succès, il est acclamé par la critique comme un chef d'½uvre majeur. Perfection poétique, exercices de style étonnants, travail d'orfèvre, introduction de rythmes reggae, du talk-over, (du Rap avant la lettre). C'est un bijou ciselé et peaufiné autant au niveau des textes que de la mélodie. Pourtant sur le plan commercial, il ne remporte qu'un succès modéré.
A la fin de l'année il offre à Jane Ballade de Johnny Jane puis en 1977, il est contacté par Alain Chamfort qui veut casser son image de chanteur à minettes lié à Claude François, et après quelques hésitations, poussé par Jane, il lui écrit l'histoire de Baby Lou, reprise plus tard par Lio, puis par Jane.
Il a alors deux gros chantiers : huit chansons pour le nouveau spectacle de Zizi Jeanmaire, et l'album Ex-fan des sixties, pour Jane, une réussite complète.
Serge accepte de signer des bandes originales de film, tel Sea Sex And Sun repris par Patrice Leconte pour le film Les bronzés il atteint le 4ème rang du Hit Parade et pulvérise les records de vente. C'est à cette période qu'il est contacté par le groupe de rock français Bijou, avec lequel il chantera 2 deux titres à Epernay et découvrira, à cette occasion, et avec émotion, combien la jeune génération continue à l'aimer.
Pour la première fois, au mois de mai 1979, Serge se retrouve N°1 du hi-parade de R.T.L. avec Aux armes et caetera qu'il a enregistré en Jamaïque.
Il a contacté les I Threes, choristes des Wailers, par l'intermédiaire de la maison de disques de Bob Marley, ainsi que Sly Dunbar et Robbie Shakespeare (batteur et bassiste).
"Le meilleur album reggae fait par un non-Jamaïcain", avait dit Sly Dunbar.
La promotion du nouvel album a démarré le 1er avril dans l'émission Top Club dimanche, puis de nombreuses invitations dans diverses émissions de télévision se sont enchaînées.
C'est un tube gigantesque au printemps 1979, au point qu'il parvient aux oreilles de l'éditorialiste Michel Droit, qui rédige alors un texte méprisant et fielleux dans Le Figaro Magazine, sur ce qu'il nomme :
"l'odieuse chienlit [...] une profanation pure et simple de [...] ce que nous avons de plus sacré". "Quand je vois apparaître Serge Gainsbourg je me sens devenir écologiste. Comprenez par là que je me trouve aussitôt en état de défense contre une sorte de pollution ambiante qui me semble émaner spontanément de sa personne et de son oeuvre, comme de certains tuyaux d'échappement...".
La polémique est lancée .
Deux semaines plus tard, Gainsbourg lui répond dans Le Matin Dimanche :
"Peut-être Droit, journaliste, homme de lettres, de cinq dirons-nous, [...] croisé de guerre 39-45 et croix de la Légion d'honneur dite étoile des braves, apprécierait-il que je mette à nouveau celle de David que l'on me somma d'arborer en juin 1942 noir sur jaune et ainsi, après avoir été relégué dans mon ghetto par la milice, devrais-je y retourner, poussé cette fois par un ancien néo-combattant ? ...".
Jane, peinée, a elle aussi réagit au texte nauséabond, et a pris la peine d'écrire à Michel Droit, au sujet duquel Serge propage son aphorisme assassin :
"On n'a pas le con d'être aussi droit".
En gros, l'éditorialiste, révolté par le traitement infligé à l'hymne de la nation, dérape dangereusement et insinue, que Gainsbourg joue un mauvais tour à ses "coreligionnaires" et risque de faire renaître un antisémitisme toujours rampant en bavant sur les vers de Rouget de Lisle.
En septembre de la même année "L'affaire de la Marseillaise" prend de l'ampleur, lorsqu'une séance de dédicace de son disque à la foire internationale de Marseille est annulée sous la pression conjointe des associations d'anciens combattants et de l'Union Nationale des parachutistes (UNP). La section marseillaise de l'UNP annonce même son intention d'interdire la vente du disque dans la ville.
Début janvier 1980 Serge doit chanter à Strasbourg, les paras, épaulés par la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie Maroc et Tunisie, menacent d'intervenir physiquement.
Le 4 janvier, la mise en place du matériel se passe sans problèmes, dès 19 heures, le public est entré ainsi qu'une soixantaine de paras. Ils ont pour intention d'intervenir dès que Gainsbourg attaquera la Marseillaise. En ville, le Holiday Inn où étaient installés les musiciens est évacué pour cause d'alerte à la bombe, les rastas commencent à paniquer sérieusement, ils se réfugient dans leur bus, Serge se retrouve seul et il décide alors de monter sur scène... et de chanter la vraie Marseillaise.
Incroyable spectacle, les paras se lèvent et se mettent au garde-à-vous, même la salle se met à chanter...
Le lendemain, à Bruxelles, Serge est assailli par les reporters, les images de la veille sont diffusées à la télé, on le voit enragé, bouleversé, le poing levé, gueulant :
"Je suis un insoumis ! Qui a redonné à la Marseillaise son sens initial !".
En janvier 1980, il donne 2 concerts à Bruxelles, véritables triomphes. Même succès à Cannes, au Midem où Europe 1 et Philips lui décernent disque d'or et disque de platine. Il publie un comte parabolique, Evguénie Sokolov.
"Evguénie, c'est un type qui se détruit sciemment parce qu'il veut la gloire et la gloire le détruit, donc c'est quelque part autobiographique" dit-il.
Gainsbarre a t'il détruit Gainsbourg ?
La gloire a t'elle détruit le couple mythique ?
En tout cas, Serge paye cher le prix de ses excès. Jane, le quitte en aout 1980, emmenant les filles Kate, et Charlotte. Au bout de 12 années de vie commune, ne supportant plus de le voir se détruire et se perdre, elle déserte la rue de Verneuil et le laisse plus désemparé que jamais.
"Jane est partie par ma faute, confiait Serge quelques temps après, je faisais trop d'abus, je rentrais complètement pété, je lui tapais dessus.
Quand elle m'engueulait, ça me plaisait pas : deux secondes de trop et paf.. elle en a subi avec moi mais ensuite c'est devenu une affection éternelle. [...]
J'ai eu une fille en or mais elle s'est tirée. [...] Elle m'a jeté et c'était bien fait pour ma gueule, puisque j'lui cassais la sienne".
Son chagrin est immense, il crève de ne plus voir ses enfants, il touche le fond.
Il se jette dans le travail : un album pour Jacques Dutronc, Guerre et pets, la musique du film de Claude Berri Je vous aime et un rôle aux côtés de Catherine Deneuve qui rappelle inévitablement son propre rôle.
"Claude Berri s'est inspiré de ma vie, d'une certaine façon. Dans le scénario, je fais souffrir Catherine. J'ai été méchant, moi aussi, très méchant".
Pour Catherine il écrit Dieu est un fumeur de havanes qu'il interprètera avec elle.
En 81, il lui écrit un album entier, Souviens-toi de m'oublier que Libération chroniquera quelques mois plus tard, assorti d'un calembour à la Gainsbarre :
"Deneuve ? non, D'occase !".
La réaction de Catherine à cette grossièreté sera télégraphique et sans appel :
"Vous ne serez jamais assez ivre à mes yeux pour justifier vos jeux de mots à Libération STOP Il faut savoir résister à certaines tentations STOP Vous ne pourrez jamais noyer vos regrets et malgré vos triomphes je sais que vous êtes inconsolable pour des raisons qui ont cessé de m'intéresser STOP J'avais de l'affection pour vous mais plus d'indulgence serait complaisant".
Après l'immense succès rencontré par Manureva, Alain Chamfort, le sollicite à nouveau, et pour lui permettre de composer plus tranquillement l'emmène avec lui à Los Angeles dans une luxueuse villa hollywoodienne louée par la maison de disque...
Lio, invitée par Alain, et Bambou, la nouvelle compagne de Serge ne s'entendent pas. En fait Serge s'ennuie à Beverly Hills, il se dispute avec Bambou, L'atmosphère est pesante. Il finit par planter Chamfort qui finira l'album avec lui par téléphone.
"Gainsbourg ne se foulait pas, ça a été vraiment dur pour Alain. S'il a finalement écrit des textes comme Malaise en Malaisie ou Bambou c'est parce que Alain était tout le temps derrière lui et le poussait au cul." atteste Lio.
A cette époque Serge est souvent photographié en compagnie de Caroline Von Paulus, dite Bambou, jeune eurasienne de 21 ans, chinoise par sa mère et allemande par son père.
"Gainsbourg était fasciné par le fait que Bambou était junkie. Une sorte de curiosité malsaine, parce qu'elle osait aller jusqu'au bout de cette logique autodestructrice qui était aussi la sienne... Il disait avec une sorte de détachement : "Ouais, la petite, elle exagère, j'ai encore retrouvé des seringues dans la salle de bains!" " explique Chamfort.
Mauvaises nouvelles des étoiles, son deuxième album reggae enregistré aux Bahamas sort au mois de novembre. Libération le résume comme suit :
"L'album le plus fumiste - et partant, le plus fameux, peut-être - de sa carrière.
100% reggae. 100% pathétique. 100% émouvant. 100% provocant. 100% magistral. Du Gainsbourg, plus cynique et élégant que jamais, plus urgent et plus "par-dessous-la-jambe" aussi."
C'est vrai que depuis quelques temps et de plus en plus souvent "Gainsbourg se barre et Gainsbarre se bourre".
Le grand public ne s'en rend pas encore bien compte.
Alain Bashung, fervent admirateur, hérite d'un album Play Blessures.
En fin d'année lors d'une vente aux enchères, et deux ans après le scandale de La Marseillaise il acquiert un des deux manuscrits de l'hymne national, signé Rouget de L'Isle et daté de 1833, pour 130.000 francs.
Nouveau scandale, en janvier 82 lors de l'émission Droit de réponse animée par Michel Polac et consacrée à la mort de Charlie Hebdo, où Serge s'exhibe affublé d'un long ballon de baudruche qui sort de son pantalon tel un sexe démesuré, les chaises volent ainsi que les injures, Gainsbarre prend le pas sur Gainsbourg, le lendemain l'animateur fait des excuses au journal de 13 heures.
Depuis un an, il enchaîne les spots publicitaires, Brandt, Roudor Saint Michel, plus tard Lee Cooper, la Renault 9, les soupes Maggi. Il écrit des chansons pour Julien Clerc, Diane Dufresne.
En mai 1982 Pierre Lescure, directeur des programmes de variétés à Antenne 2, lui remet un disque d'or pour Mauvaises nouvelles des étoiles. Puis Serge part dans la jungle tropicale gabonaise tourner Equateur dans des conditions climatiques pénibles. Francis Huster remplace Patrick Dewaere avec lequel Serge révait de tourner.
Le film sera un échec commercial à sa sortie.
Au festival de Cannes (1983) il se fait huer et chahuter.
Cette même année il devient parrain (ou papa 2 comme il se nomme) de Lou, la fille de Jane et de Jacques Doillon. Il s'enfonce dans la déprime, se "cuite" de plus en plus souvent, mais son inspiration est intacte, il est toujours très sollicité par les annonceurs : Gini (avec Bambou), Orelia (sorte d'Orangina américain), Palmolive (shampooing), Friskies (nourriture pour chiens) ou encore Roumillat (fromage) et Anny Blatt (laines).
Il compose deux albums, l'un pour Isabelle Adjani, l'autre pour Jane Birkin.
Dominique Blanc-Francard :
"Il buvait beaucoup et il était déjà fortement imbibé en arrivant le matin. A l'époque de ces deux albums, il fonctionnait aux cocktails. Il emmenait un shaker dans sa mallette, il en préparait à base de bourbon, des trucs à dégommer un b½uf, il en buvait trois dans la journée, un dé à coudre aurait suffi à retourner le cerveau d'un être humain normalement constitué, lui les buvait dans un grand verre à bière. Ensuite il est passé au 102, il avait un verre dans chaque main pour faire la stéréo, mais ça ne l'empêchait pas de travailler".
En effet Baby Alone In Babylone est considéré comme le plus bel album qu'il ait écrit pour Jane.
"Sur cet album, je chante ses blessures, je suis devenue l'homme à tête de chou, je me suis travestie en Serge. [...] chanter en face de lui, une telle émotion, c'était le plus beau cadeau qu'il pouvait me faire. Il est parvenu à sortir une beauté de tout cet abîme, c'était presque spirituel" confie Jane.
Con c'est con ces conséquences
C'est con qu'on se quitte
Faut se rendre à l'évidence
Ce soir on est quitte
Histoire d'Que de Qu'on de Q
Par avance c'est fou-
Tu c'est con ces conséquences
Les deux albums obtiennent des disques d'or, Jane reçoit en 1984 le grand prix de l'Académie Charles Cros, comme Serge 25 ans plus tôt pour son premier album 25 cm.
Serge Gainsbourg entre dans le grand dictionnaire encyclopédique Larousse en ces termes :
"Doué d'un humour grinçant et subtil, il a su imposer au public un personnage désenchanté et sardonique qui cache une très vive sensibilité".
Même Charlotte participe à la vie artistique en tournant son premier film, Paroles et musique d'Elie Chouraqui. Plus vraie que vraie dans son rôle de pré ado, son talent est unanimement reconnu.
Le 11 mars 1984, Serge est l'invité de 7 sur 7, à fond dans le registre "dérision / provocation", il commence par dire qu'il fête son anniversaire "par une cuite, comme tous les jours"... puis, à la question "Les problèmes économiques et sociaux, comment est-ce qu'on vit ça quand on est un des artistes les mieux payés de France ?" de Jean-Louis Burgat et Erik Gilbert, les animateurs de TF1, il choisit d'illustrer sa réponse de la manière la plus imagée qu'il soit : il sort son briquet de sa poche, et brûle en direct un billet de 500 francs, sous l'½il médusé des journalistes.
"On va tellement dans le foutoir que bientôt c'est plus du café qu'on va boire, c'est de l'eau chaude, dit-il. Et maintenant je vais vous dire ce qu'est le racket des impôts. Là, ce n'est pas une parabole, c'est physique... Je prends un billet de 500 balles. Je suis taxé à 74%, hein ? Je vais vous montrer ce qui me reste. C'est illégal ce que je vais faire là, mais je vais le faire quand même, si on me fout en taule, j'en ai rien à cirer. J'arrêterai à 74% [...] Il ne faut quand même pas déconner, ça, c'est pas pour les pauvres, c'est pour le nucléaire... Voilà ce qui me reste sur les 500 balles. J'aimerais que les pauvres aient tous des Rolls. Et moi, j'ai vendu la mienne. Voilà le socialisme".
Bertrand de Labbey :
"C'était une provocation intéressante. Serge avait un rapport particulier à l'argent : à la fois volonté d'être respecté mais en même temps, par orgueil, montrer qu'il n'était pas attaché aux choses matérielles".
Malheureusement ce geste est très mal ressenti par le grand public qui l'interprète comme une insulte. La rédaction de TF1, et sa propre boite vont rapidement être submergées de lettres, parmi elles, celle d'un petit garçon de 10 ans qui a pleuré devant son écran en voyant le prix de son vélo s'envoler en fumée. Emu par sa lettre, Serge lui fait envoyer aussitôt une magnifique bicyclette. Charlotte elle-même est chahutée à l'école.
Le mois suivant, Serge s'envole pour New York accompagné de Philippe Lerichomme son fidèle directeur artistique. Sur les conseils de Jean-Pierre Weiller, il enregistre avec Billy Rush du groupe de Southside Johnny, avec le saxophoniste et les choristes de Bowie. Il part une fois de plus à la rencontre d'un nouveau monde musical, le funk new yorkais.
C'est Serge qui choisit pour la pochette du disque une photo qui le représente en mère maquerelle ou travesti sophistiqué, fine cigarette, faux ongles laqués, bijoux, il voulait être "très belle" disait-il à William Klein .
En effet, Love On The Beat aborde le thème de l'homosexualité (Kiss Me Hardy, I'm The Boy That Can Enjoy Invisibility, et aussi celui de l'amour fou, platonique mais sensuel, pour sa fille Charlotte Lemon Incest.
"Images choc pour disque brut. Plan provoc, Gainsbarre en rut..." résume fort justement Gilles Verlant.
Au printemps 1985 Serge perd sa mère, Olia, âgée alors de 92 ans. Au même moment, sous l'½il attendri et admiratif de Serge, Jane Birkin monte sur la scène d'un théâtre pour donner la réplique à Michel Picolli dans La fausse suivante.
Depuis quelques temps Gainsbourg est l'invité rêvé des plateaux télé, doué pour provoquer des scandales qui font grimper l'audimat, il est de plus en plus souvent sollicité pour des émissions. Alors qu'il participe en direct à l'émission télévisée de Patrick Sabatier, au cours de laquelle il doit répondre aux questions souvent hostiles des téléspectateurs, il établit un chèque de 100.000 francs pour Médecins sans frontières et retourne l'opinion en sa faveur.
Le 19 septembre Jack Lang lui offre la croix d'Officier dans l'ordre des Arts et des Lettres. Serge est particulièrement fier d'être directement décoré officier, et non chevalier comme Coluche ou Clint Eastwood.
Michel Drucker :
"Gainsbourg a touché, surtout au cours des dernières années, la France profonde, celle de Coluche, parce qu'il avait ce côté clownesque qui plait aux blaireaux. Mais il n'a jamais cessé de séduire les gens plus exigeants, l'élite intellectuelle".
Puis il retourne à New York pour l'enregistrement de son dernier album studio, You're Under Arrest.
Du 19 septembre au 27 octobre, il remonte sur scène, au Casino de Paris accompagné de musiciens et de choristes américains qui ne le quitteront plus, il arrête complètement de boire, et se produit en province dans des concerts intitulés C'est ma tournée (23 dates en 26 jours!).
1986 débute par la naissance de Lulu, fils de Serge et de Bambou, le 5 janvier.
"Lulu peut-il m'apporter la sérénité ?
Grave question.
Non, non. Personne ne m'apportera jamais la sérénité. Car la sérénité pour un artiste, c'est la mort de la création. Mon fils peut, en revanche, m'envoyer des ondes de bonheur mirifiques. Intenses et répétées".
Jacques Dutronc se proposera pour être le parrain.
Le mois suivant, le 22 février, sous l'½il ému et attendri de son papa, Charlotte, alors âgée de 14 ans et demi, reçoit le César du jeune espoir féminin pour son rôle dans L'Effrontée de Claude Miller.
Serge participe au Printemps de Bourges avec ses musiciens américains, spécialement revenus en France pour l'occasion, puis il est invité par Michel Drucker à Champs Elysées. Quand Drucker lui présente Whitney Houston, en guise d'hommage Whitney s'entend dire en direct, et devant des millions de téléspectateurs : "I'd like to fuck you!"... Gainsbarre est de retour ! et Gainsbarre sera menacé de procès.
Le metteur en scène, Bertrand Blier fait appel à lui pour écrire la musique du film Tenue de Soirée.
Puis le compositeur laisse place à l'auteur-acteur-réalisateur en cette fin d'année 86 où Serge se lance dans le montage de son dernier film: Charlotte For Ever. Il met en scène, sa fille, Roland Dubillard, Roland Bertin, Anne Zamberlan.
Gainsbourg :
"Pendant le tournage, Charlotte m'a sidéré. Elle était d'un stoïcisme...
Et elle faisait confiance à son père. Seulement quand je l'ai dénudée, elle est rentrée en pleurant et elle a dit : "Papa m'a trahie !" ".
Serge regrettera toujours de n'avoir pas pris la pleine mesure de cette pudeur d'adolescente :
"Ce film m'a bouleversé. Après le tournage, je ne pouvais pas supporter de regarder les rushes.
Pas à cause de moi, à cause de Charlotte ! Comment ai-je pu écrire un rôle aussi terrible ? Je ne comprends pas".
Incompréhensible également son attitude au cours de l'émission Apostrophes de Bernard Pivot, en décembre 87, au cours de laquelle naît une discussion mémorable, entre Gainsbourg et Guy Béart.
Ils finissent par se lancer des insultes autour d'une polémique où Serge affirme que la chanson n'est qu'un art mineur.
"Qui est le plus navrant des deux ? En revoyant l'enregistrement de cette émission, réalisée par Jean-luc Leridon, difficile à dire... " écrit Gilles Verlant.
En février 1987 sort l'album Charlotte Forever de Charlotte Gainsbourg, ainsi que Lost Song écrit et composé pour Jane. Elle monte sur la scène du Bataclan pour la première fois au mois de mars.
A l'automne Serge sort son album You're Under Arrest, avec sa reprise masculinisée de Mon Légionnaire, et Aux Enfants De La Chance où l'on découvre un Gainsbourg moralisateur qui suggère de faire la peau aux dealers de drogue.
La presse est plutôt positive, il vend plus de 100.000 albums mais continue à s'enfoncer dans la déprime. Son entourage s'inquiète pour lui et l'encourage à se faire soigner, quitte à partir à l'étranger mais il préfère s'étourdir de travail et faire la tournée des boites.
Malgré ses problèmes de santé, Serge monte sur la scène du Zénith accompagné de ses musiciens américains, en mars 88, pour sept soirées. Au cours de l'une d'elles il présente Lulu à son public.
Il part ensuite en tournée dans toute la France.
Il participe aux Franco-folies de La Rochelle, au festival de Montreux en Suisse et il donne même des concerts au Japon à Tokyo et Osaka.
Mais sa santé se détériore et son moral aussi. Plongé dans sa détresse, il grossit, sa vue baisse, il marche avec une canne, et continue à boire et à fumer sans retenue.
Serge s'ennuie... Thomas Dutronc, 15 ans, lui tient compagnie de temps à autres... ainsi que ses amis fidèles : Jacques Wolfsohn, Jacques Dutronc. Enfermé dans son alcoolisme, en panne textuelle, en état permanent d'ébriété, il souffre de plus en plus d'angoisses liées aux affres de la création. Gainsbourg :
"Connaissez-vous le "Cocktail Désespoir" de Cocteau ?
Je ne l'ai jamais essayé, faut pas déconner, mais voici ce que ça donne, je cite : "Remplir à moitié le shaker de glace et d'eau de cologne, mettre deux gouttes d'alcool de menthe de Ricqlès, un doigt de shampoing, secouer, servir mousseux avec des pailles dans un verre à dents".
C'est superbe, non ?"
Au début de l'année 89 il est hospitalisé à cinq reprises, les médecins se montrent très alarmistes, et l'avertissent du risque de cécité qu'il encourt.
Au mois de Mars, il sort un album pour Bambou Made In China mais c'est un échec commercial. Bambou n'a aucune formation musicale et Serge est en panne d'inspiration.
Au mois d'avril il subit une ablation d'une tumeur au foie, l'opération dure plus de six heures.
"Il paraît que dans le bloc chirurgical j'étais le mec le plus courageux... C'est pas drôle les enfants, j'ai souffert dans ma chair, mais je suis stoïque. Quand je me suis réveillé après l'opération j'avais des tubes partout, dans le nez, dans le fion, dans les reins, dans la queue, mais en voyant tous ces fils, émergeant de l'anesthésie, j'ai eu un réflexe insensé : j'ai demandé :
"On est sur scène ? Soundcheck ! C'est bon ? Où sont mes musicos ?"
Je me croyais au Zénith ! ".
En mai il est l'invité de Nulle part ailleurs, sur Canal+, et apparaît en forme, gai, enjoué, vif, et... à jeun. Les médecins lui ont strictement interdit l'absorption d'alcool, il s'y tient, pendant quelques mois seulement.
A l'automne sort un coffret de 9 CD De Gainsbourg à Gainsbarre assorti d'une pub qui veut déjouer le destin : "Gainsbourg n'attend pas d'être mort pour être immortel".
Invité par Patrick Sabatier pour son émission Et si on se disait tout fin septembre, il avoue :
"Mon deal avec la mort ne regarde personne, que je reboive et que je refume, c'est mon problème".
Une semaine plus tard il entre en urgence à l'hôpital américain suite à un malaise cardiaque.
En 1990 sort le film Stan the flasher dont il a écrit le scénario, Claude Berri, Richard Bohringer et Elodie Bouchez en sont les principaux acteurs.
Les critiques sont bonnes.
La nouvelle égérie s'appelle Vanessa Paradis, elle a 17 ans, Serge lui écrit tout un album de 11 titres : Variations Sur le Même T'Aime
"J'avais trois B, j'en ai quatre : Bambou, Birkin, Bardot, et Banessa Baradis ! La petite a ceci de commun avec Brigitte qu'elle a des ennemies femelles, elles flippent toutes, elles se disent : "Celle là, elle pourrait me piquer mon julos". C'est extrêmement rare, ça veut dire qu'elle dégage une aura de séduction, une lumière que seules dégagent les stars... je l'ai déjà dit et je le répète : Paradis c'est l'enfer ! ".
Et pour la deuxième fois de sa carrière, à la demande de Bertrand de Labbey, il écrit un titre pour le grand prix de l'Eurovision White And Black Blues qu'interprète la Guadeloupéenne Joëlle Ursull.
Puis il signe son dernier album pour Jane Amour des Feintes dont il dessine lui-même la pochette.
"C'est un disque fatal et fataliste de quelqu'un qui admet sereinement que les histoires d'amour ne finissent jamais bien. Dans chaque chanson, on reconnaît un personnage crédule qui revient à la réalité : ça ne peut pas marcher mais il n'en veut à personne, ça me semble parfaitement clair.
En terminant cet album je me suis demandé si ce n'était pas la fin de quelque chose" avoue Jane.
Serge est épuisé physiquement, il ne soigne toujours pas sa déprime, mais prend ses vacances d'été dans l'Yonne, à la campagne, ce qui ne lui ressemble guère. Il y retournera en décembre rejoint pour les fêtes par Bambou et Lulu, pour lesquels il fera tirer un feu d'artifice.
En janvier 1990, souhaitant se retrouver avec ses enfants, il organise un voyage à la Barbade avec Charlotte et Lulu, mais seule Charlotte pourra l'accompagner. Derniers instants de complicité entre le père et la fille... Là bas un médecin décèle un kyste sur la nuque de Serge signifiant que la maladie gagne du terrain.
De retour à Paris son état devient sérieux et préoccupant. Il ne sort pratiquement plus de chez lui.
"A la fin Serge s'est mis bien avec tout le monde, avec ses deux premiers enfants Paul et Natacha, avec Jane et Doillon, il agissait comme quelqu'un qui voulait s'en aller en paix avec tout le monde" confie Bambou.
Le 1er mars 1991, Bambou l'invite avec Charlotte au Bistrot de Paris pour fêter son anniversaire.
Il lui demande de ne pas emmener Lulu. En la quittant il convient de l'appeler le lendemain pour qu'elle vienne lui rendre visite avec Lulu.
Bambou attend son coup de fil toute la journée, à 22 heures n'y tenant plus, elle se rend rue de Verneuil, et doit faire défoncer la porte par les pompiers.
Serge est retrouvé sur son lit, terrassé par une crise cardiaque, mort sans douleur semble t'il.
Comme Boris Vian, il avait oublié de prendre sa pilule pour le c½ur.
Le 2 mars 1991 à 1 heure du matin, l'annonce de sa mort est officielle. Petit à petit, devant son domicile, la foule d'admirateurs se rassemble en silence.
"La mort ne m'intéresse pas en tant que mystère puisque j'aurai passé l'essentiel de ma vie à venir à bout des plus grands.
Elle m'intéresse en tant qu'arrêt terminal.
Voilà pourquoi, puisqu'il s'agit d'un bilan de fin de voyage, mieux vaut - selon moi - avoir effectué ce trajet avec un maximum de richesses physiques et culturelles, en leur bonne et haute compagnie"





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